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L’art est un jeu parce qu’il cesse d’être art dès qu’on cesse de nous rappeler qu’en fin de compte, tout n’est que faux-semblant.

Vladimir Nabokov

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J'enrage

© Boris Todoroff
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01
Oct
2011

Je vous dirai tout, sans rien vous cacher. Cela a débuté à l’occasion d’un cocktail. L’homme dont vous parlez était un des invités. Il m'a parlé, gentiment. Il s’intéressait à la Thaïlande, et lorsque je lui dis que j’écrivais des poèmes, il me répondit qu’il en écrivait aussi.

Le lendemain la réceptionniste vint déposer une enveloppe sur mon bureau. J’en souris encore : cette enveloppe, légèrement parfumée, avait la couleur bleu clair et les dimensions des enveloppes dont se servaient les jeunes filles chez nous, il y a près de trente ans, pour envoyer des messages à leurs amants. Elle contenait deux choses : une feuille blanche sur laquelle il avait écrit un poème en français et sa carte de visite. Sur cette dernière il avait écrit : ‘La Vignette, 13 heures’.

Je la regardai longtemps, cette carte de visite. Cet homme m’invitait à déjeuner. Mais qu’avais-je à lui offrir ? Je n’étais qu’une employée ; lui, par contre, à en croire les indications sur sa carte de visite, habitait un beau quartier; il était pharmacien, il gagnait bien sa vie. Qu’avait-il à vouloir me revoir si vite ?

J’hésitai, mais finalement, à midi, lors de la pause, estimant que je n’y perdrais rien, peu importe comment se déroulerait notre déjeuner, j’allai le rejoindre dans cette brasserie qu’il avait indiquée. C’était une brasserie toute proche de mon travail, pas trop chère, bien fréquentée. Il m’attendait déjà. Il parlait peu ; il écoutait. Je suis assez réservée, mais ce jour-là je me sentis l’envie étrange de lui raconter tout ce qui me passait par la tête. Quelque chose dans son attitude m’y invitait. Je m’étonne d’ailleurs qu’il ait pu supporter mes bavardages, car, même si je semblais ouverte, je me gardai bien de lui faire des confidences ; il restait, somme toute, un inconnu.

Cela devint une habitude. Chaque semaine, le mercredi matin, il m’envoyait ce même genre d’enveloppe et on allait déjeuner ensemble. Un jour il me proposa de nous fixer rendez-vous le samedi, et de ‘faire un petit tour en voiture’.

Désormais, chaque samedi, il venait me chercher près d’une borne de taxis, proche de mon travail. Je montais dans sa voiture, et on ‘rayonnait sur Paris’. On se baladait, on visitait un musée, ensuite on allait manger. Il connaissait des restaurants à peu près partout. Dès qu’il rentrait, les serveurs s’affairaient, les patrons s’empressaient de venir lui serrer la main. Chaque fois que je voulais payer, il m’en empêchait. J’essayais pourtant, mais dès que je tendais l’argent au comptoir ou vers le serveur, ne fût-ce que pour payer ma part, il sortait sa carte bleue, d’un air détaché, en disant qu’en France c’est toujours l’homme qui paie. C’était la règle et jamais il ne s’en écarterait.

Un jour, au lieu de sortir de Paris, il se dirigea vers l’Île Saint-Louis et m’introduisit dans une grande maison en pierre de taille. Sur le mur gauche derrière la porte cochère j’aperçus un tableau avec quelques sonnettes. Dans le grand hall, à droite de l'entrée et qui donnait sur plusieurs escaliers, il m'indiqua le plafond: il était recouvert de moulures. Nous montâmes et descendîmes des escaliers qui n’en finissaient pas et je ne savais déjà plus où nous nous trouvions, lorsqu’il sortit une clef, ouvrit une porte, et me laissa entrer dans un appartement.

Les pièces étaient spacieuses, lumineuses ; on y marchait sur du plancher luisant, bien ciré ; par une des fenêtres, entrouverte, on pouvait voir un grand jardin intérieur. Cet appartement me parut si vaste (je n’en avais jamais vu d’aussi grand) que je me rappelle encore exactement ce qu’il dit, en faisant un petit geste désolé, tant cela me frappa: ‘Voilà le plus petit appartement. Il est vide pour l’instant.’

Cet appartement faisait pourtant trois cents mètres carrés ; mais si on le comparait à d’autres appartements plus petits, expliqua-t-il, le loyer n’était pas cher du tout.

‘C’est ce que je dis et répète aux locataires’, dit-il, ‘ici, à Paris, toutes proportions gardées, le prix du logement diminue à mesure que l’appartement est plus grand. On croit trop dépenser, en fait, on y gagne. Il faut toujours comparer avant de trancher.’

Il referma la porte ; j’essayai de l’interroger ; pourquoi m’avait-il introduite dans cet appartement ; pourquoi cet appartement était-il vide ; quels étaient ces locataires dont  il parlait ? - mais il mit son doigt sur ma bouche.

Lors du déjeuner, tout près de là, et alors qu’il regardait la Seine, il me dit: ‘Je possède quelques appartements. Dans cette maison, entre autres.’ Puis, un peu plus tard, il ajouta: ‘Cet appartement, c’est une de mes propriétés.’

Ce jour-là il m’expliqua qu’il avait vendu sa pharmacie et qu’il avait réinvesti une grande partie de ce qu’il possédait dans l’immobilier. Lors de nos prochaines rencontres il m’emmenait vers d’autres quartiers où se trouvait toujours, comme par hasard, un immeuble dont il était propriétaire. Et c’est lui qui, à chaque dîner, revenait sur le même sujet : il possédait des ‘petites choses, par ci, par là’, et dont il avait à s’occuper. Mais l’immobilier ne lui suffisait pas. Il ‘gardait de l’argent de côté aussi’, car l’immobilier, ‘on a beau en avoir assez, il faut toujours se méfier, ça peut monter, ça peut chuter.’

Il avait bien travaillé, disait-il, et il comptait profiter de ce qu’il avait gagné durant sa vie. Sinon, à quoi cela lui avait servi de travailler? C’est le message qu’il me ressassait à chaque dîner : qu’il avait bien travaillé. Maintenant, il était à bout. Il lui fallait autre chose, quelque chose de plus profond, de plus durable. Il aimait sortir avec moi. Nous balader, comme nous faisions, dîner, papoter, visiter des quartiers, cela lui plaisait, cela le décontractait. Nous nous entendions, il y avait de la connivence entre nous, de la confiance même ; cela ne lui était plus arrivé depuis longtemps.

Il était veuf. Il avait un fils, qui lui avait causé beaucoup de chagrin. ‘C’est quelqu’un d’infâme, un ingrat. Comme s’il était sorti tout droit de sa mère’, me dit-il, ‘il ne s’intéresse qu’à l’argent.’

Après quinze ans de mariage, d’un jour à l’autre, sa femme l’avait quitté pour un autre homme. Cela l’avait fort marqué. Il refusait d’en parler. Mais un soir, en sortant d’un restaurant, il me demanda: ‘Pourquoi es-tu venue ici ? Est-ce qu’on t’a tout volé, à toi aussi?’ Je lui répondis que d’une façon ou d’une autre, dans sa vie, on se laisse toujours voler.

Il enchaîna: ‘Chacun de nous trimballe une vie derrière lui, un sac à dos bourré de choses auxquelles on préfère ne plus jamais penser. Ce sac, il vaut mieux ne pas le déballer. La rancune, le regret, ça nous aigrit, ça nous mine; chaque jour on peut reconstruire sa vie. Toi, tu vis ici depuis plus de quinze ans. Tu as fait l’impasse sur ton passé; tu évites d’en parler. Je te trouve courageuse, tu as quitté ton pays et tu es repartie de zéro. Mais maintenant il est temps que tu fasses un pas, un pas de géant, sinon tu ne te sentiras jamais chez toi ici. Tu resteras coincée entre deux mondes.’ Il s’arrêta, se tourna vers moi et, d’un air un peu sévère, presque paternel, il dit : ‘Il est grand temps que tu t’adaptes, que tu fasses comme nous, les Français.’

Le lendemain, il m’invita chez lui, dans un immeuble qui me paraissait plus grand encore que celui de l’Île Saint-Louis. Pendant le dîner, parfois, il se taisait, en prenant un air étrange; soudain, je pris conscience de ce qu’il voulait. L’homme gentil, sociable et attentionné, préoccupé de mon bien-être et qui prétendait apprécier ma compagnie, était, en réalité, un homme en manque.

Après dîner il me montra les pièces qu’il occupait. Il disposait de trois salles de bains, d’un grand séjour, d’une salle à manger, de deux chambres d’amis; il y avait d’autres pièces encore, qu’il n’utilisait jamais. Il me parla d’une grande table de billard, rare, et qui valait pour ainsi dire son poids en or ; il l’avait dénichée chez un antiquaire et l’avait rangée dans un espace clos donnant sur la cour. De l’autre côté de cette cour se trouvait une longue pièce rectangulaire qu’il comptait aménager pour en faire une salle de danse. Lorsque cette maison avait été bâtie, les propriétaires y avaient garé leurs attelages.

Il m’emmena sous les combles, dans de longs couloirs poussiéreux, torrides, sur lesquels donnaient des dizaines de chambres de bonne. Ces pièces semblaient faites pour des naines : c’était à peine si on pouvait y mettre un lit. Il me montra ses caves à vin ; elles étaient vides: un jour, sa femme, accompagnée de son nouvel ami, lui avait volé tous ses grands crus alors qu’il était parti en ville. Je le suivis à l’entresol, où il me fit voir son sauna, sa salle de gym. Ces pièces-là, c’était surtout sa femme qui s’en était servie. Il y avait un petit jardinet au rez-de-chaussée (il m’y offrit un café) et un autre, aménagé sur une terrasse à l’arrière.

Cet immeuble, sa femme s’en était occupée. Depuis son départ, il l’avait négligé. Lors du divorce, elle l’avait persécuté, animée par une hargne que je ne pouvais pas m’imaginer. Peu d'années après il avait appris son décès. Sa mort aurait dû le soulager ; au contraire, elle l’avait affligé. Par moments même, cette maison l’avait angoissé. Sa femme y restait présente, plus présente même que lors de son vivant. Désœuvré, il s’y était enfermé pendant plusieurs semaines, tout en sachant que cela le rapprochait encore plus de cette femme pour qui il avait des sentiments ambigus, souvent même haineux et qu’il avait du mal à s’avouer.

Il ne supportait plus de vivre seul. Il voulait réaménager les pièces et il envisageait de louer certaines parties de l’immeuble, mais il fallait que quelqu’un lui donne un coup de main. Il cherchait quelqu’un de fiable, quelqu’un qui avait le doigté, qui savait organiser, avec qui il s’entendait.

Alors qu’on faisait le tour de sa maison, les pièces, pourtant spacieuses, soudain devinrent très petites. Dans une grande pièce aux murs blancs qu’il appelait la buanderie, j’entendis la manche de sa chemise frotter contre mon épaule ; je me retournai, mais j’arrivai à peine à le faire : il me parlait tout bas, tout près, sa bouche presque dans mon oreille, tandis qu’il faisait semblant de vouloir éviter un seau par terre qu’il aurait pu facilement reculer du pied. Dans les grands halls de cet immeuble, où pouvait se tenir une centaine d’invités, il posait sa main sur mon dos à l’approche de la première marche de chaque escalier. En sortant du dressing room (un large couloir faiblement illuminé et tapissé de miroirs qui, comme des portes coulissantes, s’ouvraient sur sa garde-robe) il tâta l’interrupteur ; la lumière s’éteignit ; immédiatement après, il me poussa contre la porte entrouverte. Nous nous trouvions tout près l’un de l’autre, dans une lueur fade, provenant de la minuterie du couloir. Son visage, à moitié éclairé, se trouvait tout près du mien. Son air méchant, mesquin, m’inquiéta ; il me guetta, je le fixai; et d’un geste brusque je le repoussai.

À peine un quart d’heure après je repartis, mais non pas sans lui avoir dit que je me marierais bien avec lui, si c’était ce qu’il voulait. Je lui fis comprendre que je lui pardonnais son faux pas. J’étais prête à l'effacer de ma mémoire car je voyais surtout en lui l'homme bon, foncièrement bon et correct qui m’écoutait, m'épaulait, que je respectais.

Je lui expliquai que, chez nous, une relation se construisait d’une autre façon qu’ici. En Thaïlande, on se mariait d’abord. C'était coutume qu'on n'attachait que peu d'importance au mariage en soi. Durant les premières années on cherchait surtout à s’entendre. Si c’était le cas, c’était cela de gagné, on devenait bons amis et il se pouvait qu’à la longue on commence à s’aimer. La tendresse, on se la réservait pour après, lorsqu'on s'aimait.

Il répondit qu’il se sentait leurré. Je ne l’avais pas ménagé. Il me reprocha que je lui avais donné espoir en lui faisant croire que je m’intéressais à lui ; dès qu’il avait osé faire le premier pas je l’avais rejeté; il trouvait cela ignoble et humiliant.

Plusieurs mois passèrent. Il ne me contacta plus. J’avais été trop franche avec lui ; cela l’avait blessé. Mais un jour, je trouvai à nouveau sa carte de visite sur mon bureau. Quelques semaines plus tard, il commença à m’envoyer sa carte de visite chaque jour de suite, tout au long de la semaine, chacune dans son enveloppe bleu clair. Uniquement cette enveloppe avec sa carte de visite, comme pour me signaler qu’il existait encore et qu’il n’avait pas oublié que j’existais aussi. Un lien ténu entre nous, représenté par ces petits messages muets, impersonnels. Finalement, après plusieurs mois, sur l’une de ces cartes se trouvaient les mots : ‘La Vignette, 13 heures’. J’exultai; il avait patienté jusqu’à ce que je me rappelle qui il était vraiment : un homme doux, gentil, réservé, que je respectais et qui m’écoutait. Il m’invitait à La Vignette ; j’y allai. Tout recommença.

On sortait en ville. De temps en temps on allait chez lui. Il a souvent insisté pour voir mon appartement, j’ai toujours refusé.

À nouveau, de temps en temps, il me jetait un regard étrange, mais je sentais que cette fois-ci c’était plutôt un regard spontané, émerveillé (j’y décelais sa joie de me revoir, joie qui souvent, tout à coup, dès qu’il me voyait, le submergeait); dans la plupart des cas c’était un regard bienveillant, doux, complice.

Un jour, il m’avoua que, peu à peu, il avait commencé à m’aimer. J’avais ce petit quelque chose qui avait éveillé sa curiosité et qui, depuis, à force de me revoir régulièrement, m’avait rendue irrésistible. Cependant, quand je lui demandai quel était cet atout qui m'avait rendue irrésistible à ses yeux, il refusait de me le dire; je pourrais en abuser. Au début, il avait espéré une petite aventure sans lendemain; il voulait bien l’avouer ; il s’en était repenti ; je n’avais pas flanché ; tant mieux : on était devenus copains, amis même, ce qui prouvait qu'on s'en était bien sortis.

Quand il était chez lui, ou dans la rue, dans un de ses immeubles, à la banque, il arrivait souvent que, soudain, sans raison aucune, il se demande: ‘Où est-elle, que fait-elle ? Est-ce que je lui manque ? Que puis-je lui offrir qui lui ferait plaisir ?’ D’ailleurs, ce jour même encore, il avait vu une femme dans un magasin qui avait à peu près les mêmes yeux, le même regard que moi ; mais tout en la regardant, il s'était rendu compte en quoi ses yeux différaient des miens : il y manquait l’éclat. Les belles femmes, bien mises, et qui normalement attiraient son regard (c’était, disait-il, le genre de femmes qu’il recherchait), maintenant, au lieu de le séduire, lui rappelaient mon visage, ma présence, ma voix.

Il se faisait du souci pour moi. Quel était au juste mon travail, mon salaire ? Que se passerait-il si on me virait ? Aurais-je de quoi survivre ? Y avais-je jamais songé ? Il ne fallait pas prendre ces choses à la légère. Il y allait de ma vie, de ma sécurité. Il voulait me confier la charge de ses appartements. Cela ne le gênerait pas ; au contraire, cela lui conviendrait. Je pourrais gérer les locations, les rénovations ; il me paierait ce que je voudrais. J’écoutai, poliment. J’aime mon travail, Messieurs, je suis fière de pouvoir le faire et gagner ma vie comme je l’entends. Ces offres d’emploi ne me faisaient aucun effet.

Puis vinrent les belles phrases. Sans toi, la vie devient terne, c’est comme un vide, cela me déstabilise de ne pas pouvoir te voir chaque jour, ça me rend nerveux, c’est plus fort que moi, et puis, tout à coup, il déversa tout d’une traite, toute la ribambelle, tous ces mots qu’on lit si souvent dans les romans français: amour, manque, désir, passion. Je le voyais qui rayonnait quand il prononçait ces mots ; cela le rajeunissait. D’autres fois, il devenait tout pâle et triste, avec ses paupières en oblique, la voix fluette, glapissant comme un chiot affamé, arraché de son nid. Je n’y comprenais rien. Était-ce donc ça, l’amour, en France : répéter des phrases idiotes, toutes faites, jouer le soupirant tour à tour gai, plein d’espoir et désemparé ?

Il ne raisonnait plus, il faisait de grandes déclarations creuses et il osa même un jour me reprocher de ne pas être aussi sotte que lui. Faut-il aimer pour être aussi sot que son partenaire ? Est-ce là la preuve qu’on aime, en France ? Tout devenait compliqué. Il croyait me voir dans la rue, il arrêtait le taxi, il descendait, mais c’était quelqu’un d’autre. ‘Ou était-ce vraiment toi ? Parfois je doute. Est-ce que tu m’évites ? À quel jeu tu joues ? C’est atroce.’

Il m’offrit un portable. Il m’enverrait des petits textos de temps en temps. Le fait qu’il sache que j’avais reçu le message lui suffisait. Mais si je ne répondais pas dans les dix minutes, le voilà qui s’impatientait : ‘As-tu reçu mon message ?’, puis : ‘Lis, lis, mais enfin, pourquoi tu ne lis pas ?’, ‘Envoie-moi un OUI, tout bonnement un OUI, je t’en supplie, je te l’ordonne’, ‘Où es-tu ?’ ‘Que fais-tu ?’ ‘Il fait bon, il fait beau. Je t’ai dans la peau. Viens !’ 'Je t'attends.' 'T'attends toujours.' 'Pas de réponse!' ‘Ingrate.’ ‘Garce.’ ‘Racoleuse.’ À la longue je refusais de lire ses messages, ils ne correspondaient pas avec l’image que je m’étais faite de lui, j'y lisais comme le versant de sa personnalité.

Pour lui, on était arrivés à un stade où l’amour dicte tout. Son amour, il va de soi. Dans sa logique tout à fait française il supposait que, s’il m’aimait, j’étais bien obligée de l’aimer aussi. Il me demandait : ‘Est-ce que tu m’aimes ?’ Oui, je l’aimais, mais j’aurais pu l’aimer plus encore si je l’épousais. À nouveau : ‘Est-ce que tu m’aimes ?’ Oui, et non, car je l’aimais d’une autre façon que lui m’aimait.

Il se plaignait qu’il n’y avait pas de réciprocité. Il était impatient, assoiffé, il voulait tout, immédiatement ; moi, par contre, j’étais disposée à patienter jusqu’à ce qu’il apprenne à me respecter. Si on se précipitait, on ferait tout comme il le voulait, puis, comme il n’y avait pas de mariage, il se lasserait de moi, et il m’abandonnerait. À cela, il répondait : tu me donnes ton amour au compte-gouttes. Je lui répétais: d’abord on se marie, c’est dans le mariage que naît l’amour, on le crée, lentement, ensemble, c’est ainsi qu’on fait chez nous.

‘Bon’, dit-il un jour, ‘on se mariera. Mais d’abord il nous faut un contrat.’

Ce mot me stupéfia. Est-ce comme ça qu’ils font la cour, les Français ? Ils crient amour, ils pensent : contrat ? On l’avait déjà volé, dit-il. Mais pourquoi je le volerais, moi ? Et puis, lui voler la moindre chose, cela ne m’était même pas venu à l’idée.

‘On n’est jamais sûr que tout marchera’, ajouta-t-il, ‘il y a l’entente, la confiance, mais il y a le corps aussi, les atomes crochus ; il faut expérimenter avant de se marier, pour voir s’il y a affinités partout.’

Il me décevait. Les affinités se créent, Messieurs, c’est comme dans une amitié : il n’y a que le temps qui les fait vraiment mûrir, non pas les belles pensées sur l’amitié, non pas l’obligation, et sûrement pas un contrat.

Il proposa d’aller voir un notaire. ‘Il faut respecter la loi’, dit-il, ‘et puis, il y a mon fils aussi.’

Je lui demandai: ‘Quel fils ? Celui dont tu ne me parles presque jamais ?’

‘Il m’en voudra. Il m’a déjà extorqué de l’argent. Il te persécutera.’

Il n’avait pas confiance en moi ; il parlait amour, il vivait d’amour, mais en fait, son premier souci, c’était son fils, la loi, son contrat.

Puis, un jour, alors qu’on était assis à une terrasse à la Bastille : ‘Tu veux vraiment te marier ?’

‘Oui. Ainsi, j’apprendrai à t’aimer.’

‘Très bien. On se mariera. Je te le promets. Mais d’abord il nous faut un contrat.’

‘Montre-le-moi, on verra.’

Je m’en voulais d’avoir accepté. Heureusement, il ne m’avait pas l’air trop pressé de rédiger ce contrat. Bientôt, comme le sujet semblait oublié (il n’en parla plus), je l’oubliai à mon tour, jusqu’à ce qu’un jour, tandis qu’on dînait tard le soir, en prenant un air de reproche, il me montre un document. C’était la copie d’un acte de mariage, accompagné d’une traduction en français.

‘Qu’en dis-tu ?’, demanda-t-il.

Je regardai le document.

‘Je sais’, dit-il, ‘je sais.’

Il avait fait mener sa petite enquête par un détective privé. Celui-ci lui avait envoyé, depuis Bangkok, la copie de mon acte de mariage ; un mariage arrangé par mes parents et qui, il est vrai, n’avait jamais été consommé ; mais le document le prouvait : j’avais déjà été mariée ; et je n’étais toujours pas divorcée.

Cette nouvelle l’avait décontenancé.

J’arrivai cependant à le convaincre que je n’en avais jamais voulu, de ce mariage. Mes parents me l’avaient imposé parce qu’ils y avaient vu un moyen de se lier à une famille plus aisée que la leur, plus en vue aussi.

Avais-je un mari ? À peine. Se sentant insulté par le choix de ses parents, cet homme ne m’avait jamais adressé la parole, ni avant, ni après le mariage. Il me méprisait ; il ne m’avait jamais touchée, me jugeant impure car, à ses yeux, j’étais inférieure à sa classe sociale. Quelques jours après la cérémonie de mariage, il avait disparu ; on supposait qu’il avait quitté le pays et s’était réfugié au Laos.

Il écouta ; il me fit remarquer qu’il m’avait confié ses sentiments à l’égard de sa femme et de son fils tandis que moi, au lieu d’être sincère, j’avais tu mon mariage. Néanmoins, il vérifierait ma version des faits. Si elle s’avérait vraie, il serait prêt à m’épouser. Mais d’abord il mettrait ses meilleurs avocats sur l’affaire ; il les enverrait en Thaïlande pour obtenir mon divorce. Ainsi, il me libérerait de mon passé, uniquement pour m’aider. En somme, il me pardonnait mon mensonge, mieux encore, il remédiait au problème qui me pesait et qui, s’il n’était résolu, rendrait illégal notre mariage.

C’était là, à l’en croire, son seul souci : me libérer. Mais il lui fallait, non pas en contrepartie, mais pour que notre mariage se fasse en toute liberté pour lui aussi, une garantie.

Il me tendit un autre document en me priant de le lire. D’abord, je le parcourus en diagonale. Il ressemblait fort à un document officiel, mais lorsque je l’examinai de plus près, j’y lus une longue suite de conditions qu’il jugeait nécessaires pour pouvoir conclure notre mariage.

Je lui demandai : ‘Ce document te donne donc la certitude – je cite – ‘absolue, perpétuelle et inaliénable’ (suivaient encore d’autres mots juridiques à la française) que je ne toucherai rien de ton patrimoine apparemment immense, même si je te survis ne fût-ce qu’un an, et même si je te survis plus de cent ans ?’

Il me répondit qu’en effet je ne pouvais y toucher, à son patrimoine, et que, même à son décès, je n’en toucherais rien. Je lui posai à nouveau la même question, d’un ton volontairement acerbe, pour l’obliger à dévoiler ses vraies intentions, et il me répondit, calmement, froidement, que j’avais bien lu ce que stipulait ce document.

Il prétendait mourir d’amour ; en fait, il mourait d’angoisse pour son argent. J’étais l’intransigeante, celle qui répétait : amour d’abord, tendresse ensuite ; mais lui, c’était son patrimoine qui le rendait inflexible. Il le réservait pour son fils qu’il détestait, qui le haïssait à son tour, et qu’il ne voyait jamais. Par amour pour moi il se démenait pour me priver de ce qui me reviendrait s’il mourait.  C’était là sa marque d’amour et qu’il voulait couchée sur papier, sous forme de contrat.

Il savait que ce document était tout à son avantage, et que, si je le signais, et si on se mariait, je l’aiderais à gérer son patrimoine et qu’à son décès je resterais démunie jusqu’à la fin de ma vie. C’est ainsi qu’il concevait la gratitude. C’était là sa haute idée de l’amour, de la réciprocité : en m’épousant il m’embauchait ; en mourant il me licenciait.

Ce jour-là, j’aurais dû tout arrêter, mais il avait déjà trop d’emprise sur moi. Je me persuadai qu’il était bien intentionné, qu’il cherchait désespérément une issue à notre amour, en repérant et neutralisant chaque obstacle qui empêcherait notre mariage. J’aurais dû rompre ce jour-là.

Je me renseignai cependant, les jours suivants, sur la loi. J’appris que dès qu’il m’épousait j’avais droit à une partie de l’héritage s’il disparaissait. Cette partie, je la garderais tant que je vivrais, nonobstant (autre terme juridique que j’appris en ce temps-là) ses propres dispositions. Lorsque je lui en parlai, il rétorqua : ‘Il n’y a pas de loi qui vaille, j’ai le droit de faire ce qu’il me plaît.’

‘Je pourrais signer le contrat, me marier’, dis-je, ‘puis, un jour, t’attaquer en justice, remettre en question notre contrat.’

‘Fais-le. Tu n’y gagneras rien. Tu auras signé le contrat, et puis, ne sous-estime pas mon fils : il est plus méchant que moi.’

Je refusais ce contrat, il refusait de m’épouser. Il refusait de m’épouser, je refusais de le revoir. Je refusais de le voir, il disait envisager un mariage sans contrat. On se revoyait, on passait deux heures ensemble, sans toucher mot du sujet mais lorsque je lui demandais s’il pouvait vraiment imaginer un mariage sans contrat, il éclatait de rage. On se séparait, tous deux soulagés: c’était fini, enfin. Désormais, je ne me laisserais plus bercer par la fausse illusion qu’il m’aimait ; et lui s’estimait heureux de ne plus avoir à supporter ce qu’il appelait mes demi-vérités.

Mais ces séparations ne duraient jamais longtemps.

Après deux semaines, il recommençait à m’envoyer ses enveloppes bleu clair, une à une, vides – avant d’y rajouter une carte de visite, puis des poèmes, sur la Thaïlande, son histoire, ses rivières, sa nature. Cela ne faisait pas de doute qu’il les avait recopiés. Néanmoins, ces poèmes fades, banals me touchaient. Ensuite, il me harcelait, avec de longues lettres, parfois plus d’une par jour, écrites à la main et qui, bien que je sois sûre qu’il les avait recopiées en entier, elles aussi, tellement elles étaient bien écrites, m’attendrissaient. C’est précisément vers ce temps-là, lorsque j’éprouvais à nouveau de la sympathie pour lui, que venait la carte de visite tant espérée: l’invitation pour La Vignette. Je cédais, en exigeant qu’il laisse tomber le contrat. Il acquiesçait, on se revoyait, on se disputait et, à nouveau, pendant de longs mois, on ne se revoyait plus.

Un jour, las de ces séparations répétées, il me fit la proposition suivante : évacuer le mot contrat ; ne pas nous épouser, selon le sens strict du terme, mais nous engager dans une sorte de convention, agréée par les deux parties, et qui, aux yeux du fisc, aurait statut de mariage. C’était le compromis qu’il avait envisagé pour trouver une solution à notre ‘mésentente’.

Pendant plusieurs mois, après dîner, il m’emmenait chez un notaire qui nous réservait toute sa soirée et m’expliquait en quoi j’étais libre, tout à fait libre de faire ce que je voulais. Il me fit comprendre quel bon parti j’avais là, un homme travailleur et fortuné qui m’aimait d’un amour tendre, désintéressé. Le notaire vantait les avantages qu’offrait la convention qu’il proposait. Lorsque je la déclinais, il me présentait une autre formule ; puis, au cas où je la rejetais aussi, encore une autre.

Les parois de son cabinet de travail étaient recouvertes de liasses de papier. Parfois il se levait, en prenait quelques-unes et les empilait les unes sur les autres. Il tirait une feuille de papier d’une liasse, qu’il lisait et commentait. Il réfutait les objections que suscitait sa lecture, s’indignait, dans un froissement de papier interminable, de ce que ces quelques mots qu’il avait lus osaient suggérer ou imposer, biffait, corrigeait, améliorait, altérait, paraphait, comparait. À peine avait-il terminé l’examen d’une convention que, pour plus de sécurité, il la reprenait, la relisait à haute voix, s’étonnait de ce qu’il venait de corriger, s’en voulait, reprenait le document depuis le début et le peaufinait à nouveau, tandis que nous le regardions, assis en face de lui, dans un silence complet. Ensuite, il sortait sa calculette, montrait des tableaux, des graphiques, sur papier, sur un tableau accroché au mur, sur l’écran de son ordinateur. Ainsi, je voyais clairement ce que chaque paragraphe, chaque clause impliquait.

‘Une seule omission, une virgule de trop, une phrase mal conçue, ambiguë’, expliqua-t-il, ‘un barème mal indiqué, un paramètre mal défini, et tout s’écroule, rien ne va plus, je cours le risque d’être écroué - et vous y perdrez.’

Les revenus, le mien, celui du partenaire, l’espérance de vie, les probabilités d’un divorce (il me montrait les statistiques), de telle ou telle tragédie (‘Est-on jamais à l’abri de tragédies ?’), les astuces, les pièges (‘Mais les pièges sont faits pour s’en sortir, croyez-moi, c’est ma mission dans cette vie, sinon j’aurais choisi un autre métier.’), tout cela, il s’y connaissait, il fallait lui faire confiance, sauf si vraiment il se produisait - ce qui était improbable, inconcevable, mais jamais tout à fait exclu - un imprévu universel, inouï, un tremblement de terre, un tsunami tragique, qui balaierait jusqu’au pays, imaginez-vous, la France, toute la France !, de la carte mondiale – mais même dans ces circonstances-là le notaire se portait garant qu’il m’aiderait. Rien ne l’empêcherait de secourir un client qui aurait besoin de lui. Il savait faire parler les morts, leur faire signer des contrats, s’il le fallait. La seule chose qui importe, c’était la sécurité. Et les formules pour me la garantir, cette sécurité, ne manquaient pas.

Un jour, alors que le notaire me harassait avec une nouvelle convention, plus avantageuse que la précédente (ce qui était toujours le cas), entra un avocat. Il veillerait à mes intérêts ‘si jamais ça tournait mal’.

‘On ne peut pas tout prévoir’, dit-il, ‘mais on peut toujours remédier. Votre ami me paiera, quoi qu’il arrive, uniquement pour vous aider. Nous avons signé un contrat.’ Il jeta un dossier sur table ; c’était le contrat qu’il avait passé avec mon futur mari.

‘Madame’, reprit le notaire, ‘voici le contrat qui garantira l’exécution de votre convention. Si vous vous sentez lésée, cet homme mettra tout en œuvre pour vous protéger.’ Et, d’un ton exaspéré : ‘Que voulez-vous de plus ?’

On m’obligea à bien étudier les deux documents : la convention et le contrat, qui figurait en annexe et qui, comme disait le notaire, ‘me mettrait à l’abri de tout danger’.

‘Décortiquez cela à votre aise, chez vous’, dit-il.

Je le fis. Le jour suivant je m’opposai à quelques clausules. On amenda les documents ; le futur mari (‘la partie susdite’, qui entre-temps avait pris place à côté du notaire) fit une objection, et comme le notaire, selon moi, se ralliait avec trop d’empressement à son point de vue, je m’opposai à nouveau ; silence, étonnement de l’autre côté de la table: j’étais plus coriace qu’ils n’avaient espéré. On ne discutait plus ; on se disputait par écrit.

Cela dura trois mois. J’emportais les documents chez moi mais, au lieu de les ‘décortiquer à mon aise’, je les feuilletais paresseusement, assise sur mon lit, en regardant la télévision. Un jour, je les déposai sur le palier ; ils disparurent ; et au notariat, lasse et n’osant pas avouer que j’avais perdu les documents je hochai la tête. Oui, Messieurs, je l’avoue, sans honte : je refusai de parler, et je veillai surtout à avoir une lueur sombre dans les yeux. J’étais lasse, Messieurs, des tergiversations de mon futur mari.

Face à mon mutisme le notaire et mon futur mari entrèrent en conciliabule dans une pièce voisine. Puis commença un étrange va-et-vient entre cette pièce et celle où je me trouvais. Les deux hommes revenaient, gaillards, satisfaits ; avec ce même regard ombrageux et en relevant légèrement la tête, j’arrivais, dans un laps de temps très court, sans dire un mot, à les renvoyer dans la pièce qu’ils venaient de quitter. C’est ainsi que désormais se menaient les négociations. Ils se concertaient entre eux, le notaire et mon ami, me présentaient leurs suggestions, que je refusais. Ils proposaient, je refusais. Ils sortaient pour se retirer dans l’autre pièce, revenaient, ressortaient, rentraient à nouveau, et ainsi de suite. Puis, un jour, à peine sortie de chez le notaire, je jetai les documents à la poubelle. Je n’avais plus aucune idée de quoi il s’agissait.

Cela n’arrêta pas les négociations.

Une autre personne se joignit à nous, un conseiller, réputé pour son talent: il détecterait les moindres failles dans notre convention. ‘Je m’attaque aux phrases’, dit-il, ‘qui, aujourd’hui, paraissent claires et univoques mais qui inévitablement, à la relecture, prêteront à confusion, et créeront des malentendus’.

Cet homme consacra deux semaines à l’examen de la convention du point de vue de mon futur mari : il relevait les points forts, qui étaient en sa faveur, amendait ou éliminait les éléments en sa défaveur. Ensuite il passa deux semaines à examiner cette même convention de mon point de vue, assisté par l’avocat chargé de veiller à mes intérêts. Je les voyais tous les quatre, le notaire, mon futur mari, mon avocat et le conseiller, qui se démenaient pour fignoler une convention que je ne lisais jamais et à laquelle, depuis longtemps, je ne m’intéressais plus.

Il me voulait ; il n’y arrivait pas. Quoi qu’il fasse, je ne céderais pas. Il devint silencieux, grincheux. Au cours d’une de nos sorties en ville il me dit : ‘Je ne te comprends pas. Je paie trois de mes meilleurs experts pour répondre à tes objections, mais tu n’en démords pas, tu t’obstines à refuser ce que je t’offre.’

‘Le papier ne crée pas l’amour’, dis-je.

‘Mais c’est une garantie. C’est le support de l’amour.’

Je lui en voulais de m’avoir fait perdre trois années de ma vie ; lui, pendant ces trois ans, avait profité de ma compagnie, de ma présence, de mes conseils, sans jamais perdre de vue son seul but : sauvegarder son argent, la seule chose qui le préoccupait.

‘Il y a affaires, et il y a amour’, dit-il un jour, ‘il faut bien distinguer.’

Je ne voyais plus en lui l’ami, l’homme qui bientôt serait mon époux, mais l’homme avec qui je négociais. Il disait comprendre mes sentiments, mais il insistait qu’il fallait tenir bon, balayer le terrain, pour à jamais être débarrassés de ces négociations, indispensables pour une relation fiable et sûre.

J’avais toujours rechigné à aller chez ce notaire ; un jour, je n’y allai plus. Celui-ci m’envoya un petit mot : ‘Nous ne vous voyons plus – depuis deux mois déjà. Je tiens les documents à votre disposition. Veuillez croire, Madame etc.’

Lui non plus, je ne le revoyais plus. Je regrettais nos petites sorties; mais il ne me manquait pas. Quand je pensais à lui, souvent j’avais comme un sentiment de dépit : pourquoi lui fallait-il un contrat avant de se marier ; pourquoi n’avait-il pas confiance en l’amour que nous sentirions un jour l’un pour l’autre ? Parce que, pensai-je, il n’est pas si amoureux de moi qu’il le prétend ; sinon, il m’aurait offert tout ce que je voulais, sans poser aucune condition.

J’étais dans cet état d’esprit lorsqu’il vint sonner chez moi, quelques mois plus tard. C’était un vendredi, vers cinq heures du soir. Je lui demandai d’attendre dans le hall d’entrée. Je descendis. Je vis qu’il avait garé sa voiture de travers, en face de l’entrée de notre immeuble. D’autres voitures klaxonnaient. Des voisins rentraient avec leurs enfants qui revenaient de l’école, d’autres sortaient, pour faire des courses ; la porte vers le couloir à l’arrière, donnant sur les garages et les espaces poubelles, était grande ouverte. Dans un deuxième couloir, menant vers les cours sur lesquelles donnaient les autres ailes de l’immeuble, se trouvait une file de locataires. Ils attendaient devant la porte de la conciergerie : un des ascenseurs ne fonctionnait toujours pas. Cela ne servait à rien de se plaindre ; mais, au moins, cela soulageait. Des adolescents, dans une aire de jeux qui jouxtait les garages, criaient. Tout cela, cette foule de gens qui entrait, sortait, attendait, tous ces regards posés sur lui, ce vacarme incessant, cette chaleur épouvantable dans ce hall d’entrée exigu, étouffant – il s’en moquait ; ceux qui l’ont vu vous l’affirmeront : il était au comble du désespoir. Je n’ai jamais entendu un homme supplier comme lui.

‘Je te donne tout’, dit-il, ‘un appartement, une maison, mes immeubles les plus chers, les plus beaux, les plus spacieux, les mieux situés, aujourd’hui, sur l’heure, à condition que tu me promettes que tu m’aimeras comme moi je t’aime. Prends ton portable ; prends-le, vite, appelle le notaire. Il viendra, je l’ai prévenu. Je signerai tous les papiers qu’il faut, ici, dans le hall, dès que le notaire se présentera. Il les apportera. Je les signerai sans même les lire. Je me fiche de nos contrats, des clausules - je te donne tout ce que j’ai.’

C’était beau, c’était fort, c’était vain. Il ne comprenait toujours pas. Comment pouvais-je accepter une maison sans être sûre de l’aimer ? Comment pouvais-je lui garantir mon amour ? Il se pouvait que cet amour naisse, mais cela ne dépendait pas uniquement de ma volonté. Tout dépendait de lui aussi. Sa démarche intempestive ne me rassurait pas; tout comme il accourait aujourd’hui pour tout m’offrir, il pouvait revenir demain pour tout reprendre. Il me suppliait, m’assurait qu’il m’aimait, demain, il me renierait.

D’ailleurs, pour moi, l’amour est plus important que la sécurité. Si j’avais à choisir entre sécurité - avoir une maison et suffisamment d'argent pour vivre décemment jusqu'à la fin de ma vie - ou amour, je choisirais l’amour, Messieurs, même si c’était sans cette sécurité. L'amour n'est pas une affaire d'intérêt. Je le lui dis ; il repartit en trombe, dépité, convaincu que jamais je ne l’avais aimé.

Je l’avais connu en tant qu’ami ; maintenant, il était devenu mon adversaire : c’est ainsi qu’à la longue je le considérais. Je savais à quel point il était aveugle, têtu et avait l’esprit obtus, étroit ; c’est comme tel que je l’appréciais. Et c’est parce que je savais qu’il était ainsi, et que je le tolérais, sans le lui reprocher, que, d’une façon étrange, on s’entendait. Mais l’amour, c’est autre chose ; c’est bien plus que de l’entente, du copinage, qu’une transaction, même avantageuse ; et faire l’amour, comme il me l’a souvent demandé, avec une obstination qui frisait l’obsession, cela, je le voulais peut-être, mais j’en doute. En m’imposant son désir, il avait étouffé le mien, je crois.

C’est l’amour qui compte, non pas ce qu’il rapporte. Je savais que, le jour où je me laisserais séduire pour faire l’amour avec lui, comme amis ou comme amants, peu importe, je ne voudrais plus de lui. J’aurais été lâche, cédant par faiblesse. Ce serait une souillure, et cette souillure, je la sentirais toujours, si on restait amis ou si on se quittait. J’en aurais honte, jusqu’à la fin de ma vie, que je l’épouse ou non.

Son tort, Messieurs, c’est d’avoir voulu à tout prix un amour facile, assorti de toutes les garanties qu’il n’y perdrait pas. En amour, on ne négocie pas. Il faut oser le pari ; sans pari, pas d’amour ; sans amour, pas d’intimité ; c’est l’ordre naturel des choses. La source vaut plus que l’eau qui en découle.

Lors de cette discussion dans le hall, j’étais surprise et vexée. Il paraissait sincère, blême, désespéré ; il ne l’était pas. Cette belle déclaration n’était qu’une nouvelle manœuvre pour me posséder. Tout autre l’aurait cru. Je le connaissais assez pour savoir que cette offre, il me la faisait par défaut, pour enfin pouvoir coucher avec moi, en échange de tout ce qu’il avait et non pas parce qu’il y croyait, à l’amour qu’il me proposait. Il croyait s’humilier, c’est moi qu’il humiliait.

Je ne le revis plus. Je suppose que selon lui j’avais été hautaine, rébarbative, folle : j’avais refusé sa dernière offre. Comme il n’avait plus rien à sa disposition pour m’appâter, il n’osa plus se montrer : il aurait dû se présenter les mains vides, couvert de honte, en homme avare d’amour qu’il était. Il ne m’envoya plus d’enveloppes, aucun poème, il ne me recontacta plus.

Il refit surface un an plus tard, lorsque je m’apprêtais à partir pour la Thaïlande ; et bien que son détective – celui qui était allé à Bangkok, et qui, depuis lors, me prenait en filature - l’ait probablement informé du but de mon voyage (j’allais rendre visite à ma sœur aînée, gravement malade), il paniqua. Il me l’a dit plus tard : il craignait que je ne revienne plus.

Il fit irruption dans l’agence où je travaille, bouscula la réceptionniste, s'engouffra dans le couloir entre la cuisine et la réception, se rua dans mon bureau et déclara que jamais, au grand jamais il ne me laisserait partir. Il en mourrait. Il se dit prêt à accepter tout ce que j’exigerais. On se marierait, sans contrat, sans conditions. Je sentis que cette fois-ci il disait vrai ; j’acceptai. J’avais réservé un vol dans les trois heures. Il me le fit annuler sur-le-champ ; il m’a tout remboursé.

Ce jour même la date du mariage fut fixée. Et au moment même où j’aurais dû me trouver à l’aéroport, dans ces longs couloirs sans âme, où on s’ennuie à mort avant de pouvoir embarquer, je me trouvai, avec lui, dans le cabinet du notaire qui sortit d’un de ses tiroirs un de ces contrats type qu’on utilise ici, en France, pour se marier. Il était inutile d’examiner ce document, je pouvais le signer en toute tranquillité. Ce n’était qu’une formalité. Je disposerais, jusqu’à la fin de ma vie, de ce à quoi j’avais droit.

Après la signature de ce contrat, j’entendis le notaire qui susurra : ‘Nous voilà bien confus.’ Je lui jetai un regard sombre. 'Que dites-vous là?' Il reprit : ‘Tous biens confondus.’ J’enchaînai : ‘À tout jamais, comme il se doit’, et, en prononçant ces mots, je regardais celui qui, un jour, serait mon mari ; adossé contre la porte de la pièce voisine, il adressait un sourire navré au notaire ; je le cherchai des yeux, le fixai ; il me regarda, comme embarrassé, surpris du regard que j’avais posé sur lui, esquissa un demi-sourire. Il m’avait convaincue ; je l’épouserais. Mais son triomphe était mitigé : il savait qu’il y gagnait et qu’il y perdait à la fois.

Ce soir-là je commandai ma robe de mariage. Elle me coûta vingt mois de loyer (somme qu’il m’avança). Je l’incitai à choisir un château où on fêterait notre mariage, à dresser une liste des invités. Dans un élan de générosité, il me proposa d’y ajouter tous les membres de ma famille de Thaïlande. Je m’y opposai. Elle était trop nombreuse, ma famille, et il n’y avait que ma sœur aînée que j’aurais voulu inviter. C’était précisément elle à qui j’aurais dû rendre visite et que j’avais négligée pour pouvoir l’épouser.

Le lendemain il insista pour aller voir un curé; non pas qu’il fût croyant, mais ‘dans nos milieux, ça se fait comme ça.’ À sa demande, et pour éviter tout va-et-vient inutile entre mon appartement et le sien, je résiliai mon bail, je vendis mes meubles, je quittai enfin cet immeuble où jamais je ne m’étais sentie en sécurité et je m’installai chez lui ; on y vivrait en ‘copinage provisoire’, dans l’attente du mariage, en faisant chambres séparées.

Tout s’arrangeait. Lui-même me dit un jour, sans l’ombre d’un reproche, que je l’avais apprivoisé. Il semblait transformé.

Il tint parole. Il mit ses meilleurs avocats sur l’affaire du ‘mariage non consommé’. Fait rare en Thaïlande, grâce à leur ténacité et leurs astuces, ceux-ci réussirent à faire dissoudre ce mariage que j’avais contracté contre mon gré. Ils prouvèrent – en déduisant cela de quelques indices vagues mais concluants, car les preuves matérielles manquaient - que non seulement le mariage n’avait jamais été consommé, mais que le conjoint, après s’être enfui, avait été tué au Laos, sur l’instigation d’un de ses oncles, qui ne supportait pas le scandale provoqué par sa fuite.

L’un des conjoints étant décédé, le mariage n’existait plus. J’avais cependant le choix: soit je me considérais comme veuve ; dans ce cas, les avocats me proposaient d’exiger une indemnité de la famille du conjoint ; en avançant que ce mariage m’avait desservi et avait nui à la réputation de ma famille, on pourrait faire ‘saigner’ le fauteur, cet oncle, en le traduisant en justice. Il était riche. Soit j’estimais que, comme le mariage n’avait jamais été consommé, et vu que, de droit, on pouvait considérer qu’il n’avait jamais existé, l’affaire était close : je n’avais jamais eu de mariage en Thaïlande.

Si je choisissais la deuxième option, plus rien ne s’opposait à ce que je fasse peau neuve. Ma vie amoureuse débutait ici. Ma vie conjugale aussi. Tout mon passé s’était effacé.

Je choisis la deuxième option, mais j’ai toujours eu l’impression qu’il aurait préféré que je fasse un autre choix. Cela lui aurait donné l’occasion de se lancer à corps perdu dans un procès aventureux en Thaïlande et de m’en imposer avec la victoire qu’il était sûr de remporter. Je serais restée dépendante de lui, de ses avocats et conseillers, pendant de longues années encore.

Dès que j’eus fait mon choix, son comportement changea. Il devint léthargique, perdit goût à tout. Était-ce de l’appréhension devant ce mariage qu’il avait voulu d’abord entourer d’un millier de conditions, sans y arriver, était-ce la rage muette de se savoir vaincu (j’avais obtenu exactement ce que je voulais) ? Jusqu’alors il avait tenu à m’informer de tout ce qu’il faisait, à m’accompagner à chaque achat en vue du mariage dont la date approchait. Tout à coup, il ne m’accompagna plus ; il se désista, s’en désintéressa, s’absenta.

‘Ce contrat, tu sais, tout de même…’, dit-il un jour, avec un soupir ; puis, voyant ma réaction – j’ai toujours détesté ceux qui manquent à leur parole – il se tut.

Il partait ; il logeait dans d’autres villes, quelques jours, puis de longues semaines, invoquant des réunions de propriétaires, des affaires immobilières à régler. Il ne me donnait jamais de noms, ni d’adresse.

Que faisait-il ? Je l’ignorais. Je crois même qu’il n’en informait pas ses conseillers. Mais j’avais comme l’intuition que pendant ses longues absences il consultait des experts, capables d’altérer ce contrat sans devoir changer la moindre clausule au document tel que nous l’avions signé et tel qu’il se trouvait dans le coffre-fort du notaire. Ainsi, le contrat resterait en vigueur, mais ce n’était qu’en apparence ; je découvrirais, à sa mort, qu’il m’avait dépossédée de ce qu’il m’avait promis.

Je compris que ce mariage, qu’il avait d’abord voulu à tout prix, maintenant le gênait. Il reculait devant ce qu’il avait désiré. Le défi le galvanisait ; ma beauté, mon refus, mon côté impérieux, inaccessible l’avaient ravi. Il m’avait conquise, mais il n’en tirait pas la satisfaction qu’il avait espéré en tirer. Nous vivions un simulacre de mariage, sans les agréments auxquels il estimait avoir droit. C’est pourquoi il voulait se débarrasser de notre contrat au plus vite. Cela, je le sentais, je le savais. Je connais son caractère, ses faiblesses.

Mais lorsque j’essayais de lui en parler, de lui faire comprendre que ce mariage n’était que l’amorce d’une véritable histoire d’amour, et qu’il lui faudrait attendre un an peut-être, et tout au plus deux, trois ans avant que je m’abandonne à lui comme il l’avait sans doute rêvé – alors seulement, je l’aimerais comme il le voulait, sans pudeur, avec une fougue, une ardeur, un raffinement sensuel qui surpasseraient ses attentes – au lieu de s’apaiser, je le voyais qui se raidissait ; il prenait un air contrarié; il m’avait même, parfois, l’air apeuré. Ce long cheminement tranquille et confiant vers le bonheur l’effrayait. Pourtant, c’était bien lui qui était venu me supplier de l’épouser.

Je lui répétais que la patience, chez nous, est la clef de l’amour, que c’est une vertu, le mariage étant une affaire d’honneur. Cela ne le rassurait pas.

Il me dit : ‘Tu dois être satisfaite ; tu ne m’as pas laissé d’issue.’ Je lui répondis que je lui avais laissé le choix : m’épouser sans ou avec conditions. Une autre fois il me dit: ‘J’avoue, tu es plus forte que moi.’ Je lui fis valoir qu’il se trompait : l’amour est la recherche d’un équilibre plutôt qu’un rapport de force. Lui par contre me représenta qu’il y avait, actuellement déjà, un déséquilibre dans notre relation.

J’étais libérée, dit-il, l’affaire en Thaïlande avait abouti, j’étais divorcée, mieux encore : je n’avais jamais été mariée. Il m’avait procuré la liberté – ne pouvais-je m’imaginer qu’il fallait la lui procurer aussi ? Il ne la demandait pas, cette liberté ; il la réclamait sans l’exiger – et il était confiant qu’il la recevrait car il la méritait.

Je ne les supportais plus, ses phrases bien roulées, toujours à double sens, et qui en fait ne servaient qu’à remettre en question ce qu’on avait déjà convenu, à négocier, ou, pire, à réclamer ou à s’approprier ce à quoi il avait déjà renoncé et donc perdu.

Je l’interrompis. Jusqu’où iraient ses exigences ? Ne sentait-il pas qu’on avait atteint une limite qu’il ne fallait pas transgresser ? Il ne s’agissait plus de négocier, mais de rendre notre mariage heureux. Et d’ailleurs, ne m’avait-il pas libérée de mon mariage en Thaïlande pour ne pas hypothéquer le sien ? Il balbutia, se lança dans une longue explication sur l’amour et l’amitié. N’y avait-il pas une part d’amour dans l’amitié aussi ? Nous pourrions continuer comme amis, dit-il, de bons amis qui, de temps en temps, partageaient de la tendresse.

Je lui assurai que j’avais déjà de la tendresse pour lui. Il s’insurgea ; il s’agissait d’une autre forme de tendresse ; et il aurait voulu que je le libère de ce contrat. Nous nous sentirions alors, tous deux, plus à l’aise, ‘pas seulement moi, toi aussi.’ Il ajouta : ‘Nous nous côtoierons comme de tendres amis’. Phrase lourde, formule tellement bête et gauche (‘tendres amis’) que j’en ris, spontanément.

Il voulait que je résilie ce contrat. C’était insensé. C’était lui qui m’avait dit, lorsque nous sortions de chez le notaire : « Voilà, j’ai tout ce que je veux ; je te vois ravie; puis-je te demander un seul petit service : ne me parle plus jamais contrat. »

Ce contrat gâtait sa joie. Trois jours avant les noces il me demanda de m’asseoir dans le séjour. En arpentant la pièce de long en large il m’avoua qu’il n’arrivait plus à sentir l’exaltation qu’il avait éprouvée pendant la période précédant son irruption dans mon bureau. Son exaltation étant retombée, sa joie s’était dissipée.

Je lui avais promis de l’aimer. Comment pouvais-je lui assurer que je sentirais ce que aujourd’hui je ne sentais toujours pas, après tant d’années à nous côtoyer ? Il vivait dans l’attente, l’insécurité. Rien n’était sûr, depuis qu’il avait accepté de m’épouser. Assurément, il avait rêvé d’un mariage, mais d’un mariage sain, équilibré, sécurisant. Ce mariage-ci était tout le contraire. J’y retrouvais ma liberté, physique, financière, lui la perdait. Il m’avait aimé passionnément. Mais sa passion, peu à peu, était devenue appréhension, malaise, se réduisait à la promesse d’un amour futur, lointain, divin sans doute mais dont il ne recevait aucune preuve palpable.

Il me faisait pitié, Messieurs. Il se croyait amoureux. Raisonnant comme tout Français raisonne, il exigeait que je lui donne, au plus vite, ce que je lui avais promis.

Je l’écoutai, immobile. Je compris qu’il menaçait d’annuler notre mariage si je ne lui donnais pas cette tendresse qu’il avait méritée, grâce au contrat qu’il avait signé.

Il reprit, d’une voix douce, soumise, coupable : pouvais-je lui pardonner toute parole qu’il avait dite et qui semblait m’incriminer ?

J’avais été claire, dis-je, on ne peut plus claire.

Il me disculpa, avoua que c’était lui, lui seul qui avait fait preuve d’ambiguïté. Je n’y étais pour rien. Ma réticence l’avait aveuglé. Il portait en lui une peur viscérale qui lui faisait croire que toute chose qui l’attirait lui échapperait à jamais s’il ne s’en emparait pas dès qu’il la voyait. Pour lui, malheureusement, tout scintillait, tout l’appelait, tout l’intéressait. Je l’avais séduit par ma beauté, mais plus encore par le fait que je lui avais résisté. Je l’avais touché au plus profond de lui, là où se trouvait cette peur de perdre à jamais ce qu’il voulait tout de suite, cette peur qui parfois, quand elle était contrariée au plus haut degré, lui procurait une transe étrange, mélange de passion, d’angoisse et d’appréhension et qui l’avait poussé à vouloir m’épouser.

Puis seulement, Messieurs, après de longues digressions inextricables sur la passion qui se devait de se frotter au danger pour être vécue dans son essence, pour tuer l’ennui qui le rongeait, pour contrer la sécheresse de son âme vide, incapable d’aimer et qui ne se réjouissait que de ce qu’elle pouvait posséder pour immédiatement après, dès qu’elle le possédait, l’abhorrer et s'en débarrasser – ce n’est qu’après m’avoir assommée avec des réflexions sur l'amour et la passion et en quoi ils différaient, et d'autres raisonnements subtils qui ne traitaient que de lui (non pas de moi: c'était comme si je n'existais pas), qu’il m’acheva, d’un coup dur, en prétendant que je lui avais inspiré un désir que je ne satisferais jamais et que je n’avais jamais eu l’intention de satisfaire, désir qui, à son tour, lui avait fait désirer un mariage dont les conditions ne lui convenaient pas et qu’il ne voulait pas.

Il ne l’avait jamais voulu, notre mariage. Il ne serait jamais assouvi, comblé, cela, il le savait. Je ne voulais pas le combler, et même si je l’avais voulu, même si je le comblais, maintenant, ici même, en couchant avec lui, il n’en serait toujours pas comblé. Son insatisfaction était la source même de sa volonté, de son obstination ; il la lui fallait pour survivre, pour avoir l’impression qu’il poursuivait des buts qui en valaient la peine. Sinon, pourquoi ferait-il encore des sacrifices? Sans cette volonté de posséder ce qui l’attirait il n’arrivait plus à se persuader qu'il faisait partie de ce monde, qu’il avait le droit d’y exister ; cela, il l’avait enfin compris, grâce à moi ; il ne lui restait plus rien; il doutait de tout, de lui, de moi, de ses intentions, des miennes ; il ne voyait plus aucune issue, sauf celle-ci : se désengager, me quitter, s’en aller.

Il ne savait toujours pas ce qu’est l’amour. Il ne le saura jamais.

Je me dis navrée, mais décidée à ne pas faire souffrir une personne qui pourtant était faite pour être aimée. S’il ne voulait pas m’aimer, je ne pouvais pas l’y obliger. Par amour je devais le lâcher.

Je n’eus pas le courage ni l’envie de lui dire que ce n’était pas la perte de liberté qui le gênait, ni son désir qui, selon lui, resterait toujours inassouvi (il parlait de son cœur, ses désirs comme d’un sujet dont on a souvent entendu parler par d’autres, et qu’on traite de la même façon, en raisonnant comme eux, faute de vrais sentiments et faute d’imagination) ; ce qui le gênait se trouvait décrit dans un contrat signé par nous deux et avait un nom très clair et précis: argent.

Il m’abandonnait parce qu’il avait peur d’y perdre, à notre mariage, que je lui prenne son argent, une moitié durant le mariage et, après sa mort, l’autre moitié. Il était sur le point de se marier et s’inquiétait de ce qui se passerait quand il n’y serait plus. C’était son seul souci. Il n’avait toujours pas changé ; il restait petit, peureux, mesquin, se préoccupant de vétilles, au lieu de se soucier de l’amour.

On n’a même plus discuté. Comment pouvais-je lui faire confiance, s’il osait annuler un mariage pour lequel il s’était engagé ? Je le trouvai, lui, misérable, ses propos méprisables.

Il se rua dans la salle de bains, y fit grand bruit, en claquant la  porte, en laissant tomber des objets par terre, comme pour m’inculper de ce qui lui était arrivé.

Quelques heures plus tard, je l’appelai. Il ne me répondit pas ; j’insistai, j'allai crier devant la porte fermée que j’étais disposée à chercher ensemble une issue, qui nous satisferait tous deux. Mais il ne répondit toujours pas. J’ouvris la porte ; il était parti, en laissant toutes ses affaires dans l'appartement.

Un des invités, à qui je téléphonai en lui faisant part de l’annulation du mariage, n’en sembla pas trop troublé. ‘Rien d’étonnant’, dit-il. ‘Depuis que sa femme l’a quitté, il s’est juré de ne plus rien faire contre son gré. Patientez; il reviendra.’

Sur les conseils de cet homme je restai dans la maison.

Je l’attendis. Il ne revint pas. L’été passa. Les tapis sur les escaliers reliant les différents étages se décoloraient, peu à peu, au point que les marches paraissaient dégarnies. Au printemps suivant, je découvris qu’à certains endroits le bois de la porte cochère, rongé par les intempéries, était pourri. Dans la cour intérieure dont les dalles étaient recouvertes d’une fine couche de poussière, j’avais le sentiment de humer une odeur écœurante. Un jour, en voyant une fourmi sur une dalle – elle était là, immobile, et restait immobile tandis que j’approchai mon pied pour l’écraser – je m’imaginai que bientôt une marée de fourmis déborderait des soupiraux et recouvrirait toute la cour comme une eau noire, sale, vibrante.

Tout prêtait à des pensées inquiétantes que je ne maîtrisais plus.

Un jour, la grille, qui borde la cour, resta bloquée: je poussai, plusieurs fois, elle ne s’ouvrit plus. Désormais, je restai cloîtrée à l’intérieur de ce bâtiment. J’étais triste, triste pour lui : il n’avait pas saisi l’opportunité de m’aimer.

En dépit de ce qu’il m’avait laissé sous-entendre (il me laisserait ‘la main libre’, dans notre ménage) il ne m’avait jamais permis de changer quoi que ce soit dans l’agencement des pièces ou l’ameublement de l’étage que nous occupions. J’avais dû empiler les achats que j’avais faits pour notre mariage dans un débarras ; je me rappelai comment je lui avais fait essayer son costume de mariage dans le dressing room, ensuite devant le grand miroir de la salle de bains ; il l’avait jeté par terre, en disant qu’en se voyant dans le miroir, il se voyait à travers les yeux de son ex-femme qui le fixait.

Je fermai les portes des pièces inoccupées. La vue de ces espaces, encombrés d’objets et de meubles, vestiges de sa vie commune avec sa femme, m’oppressait. Je passai des heures à regarder les quelques tableaux qui pendaient au mur du séjour : des copies d’œuvres de paysagistes du dix-neuvième siècle, faites par son père. Je me demandais : ‘D’où vient-il ? Quel est son passé, pourquoi est-il devenu l’homme qu’il est : un homme secret, jaloux, chagrin, amer et traître? ’

Depuis qu’il avait décidé de me demander en mariage, sans conditions, il n’avait eu qu’un seul but : se désister au plus vite, en prétextant qu’il lui fallait empêcher que je le vole, que je le dévalise. Il me convoitait, me courtisait, arrivait à me conquérir pour ensuite, lentement, cruellement, se défaire de moi. Tout cela semblait prémédité.

Il doit avoir un chagrin en lui, Messieurs, qui provoque sa douleur et sa méfiance – quel chagrin ? Il est comme un animal blessé qui mord ceux qui l’aident, puis, guéri, s’en va, indifférent.

Il aime tout inverser. Un jour il prétendit que c’était moi qui l’avais abordé, qui l’avais séduit, depuis la première fois qu’on s’était vus. Selon lui, je l’avais ciblé, sollicité avec des billets doux dans des enveloppes parfumées, ensuite je l’avais traqué et poursuivi jusque chez lui, dans le seul but de lui faire du mal. J’avais pris plaisir à le duper.

Je restai bouche bée. D’où lui était venue l’idée de m’inculper de ce qu’il faisait lui-même ? Était-ce par mesure de précaution ? De qui, de quoi se protégeait-il ? De ses propres pensées criminelles qui pouvaient jaillir tout à coup, même lorsqu’il se sentait heureux ?

J’aurais dû couper court à ce genre d’accusations. À force de les répéter, il avait atteint ce point dangereux où tout bascule, le vrai, le faux se confondent. Voilà comment je me sentais, pendant cette longue année d’attente, Messieurs. Vous avez là mon emploi du temps : en dépit de mes efforts j’avais tout perdu ; j’essayai de le comprendre, je n’y arrivai pas. Il avait disparu ; il ne m’aimait plus.

Son fils, un jour, en hurlant, s’introduisit dans la maison, en brandissant un énorme trousseau de clefs, accompagné par quatre hommes qui prétendaient être des huissiers. Un des hommes entra dans la salle de bains contigüe au séjour, en ressortit avec un grand sac plastique transparent qui traînait par terre ; c’était l’emballage du costume que je lui avais fait essayer: ayant épousé la forme du costume, il flottait comme un corps raide et transparent à travers la pièce.

Ils se mirent à lutter devant moi: l’homme vrai, vivant, en chair et en os et l’homme raide et transparent. L’homme vrai jeta l’autre homme par terre – c’est ainsi qu’un jour le fils éclipsera le père – s’agenouilla, s’assit dessus, le secoua, en déchira une partie et dans ce qui restait de ce sac plastic - une sorte de baluchon tordu, froissé, crissant comme une bête torturée -, il fourra tout ce qui lui tomba sous la main : mon portable, mon portefeuille, une lampe, mes assiettes, mes couteaux, un coussin même ; le baluchon repu, il je jeta par la fenêtre. Le fils me regardait, impassible. Pour lui, j’étais une intruse, un parasite. Je ne méritais pas d’exister.

Je lui dis que son père opinait de même sur son fils. Le fils parut surpris ; je demandai qu’on m’octroie une heure ; avec un hochement de tête, il me l’accorda.

Il était froid, dur, insensible, ce fils, tout comme son père. Il restait planté là, comme un arbre desséché, les yeux noirs de rage, au milieu du séjour, entouré de ses quatre truands, qui me regardaient avec mépris, tandis que j’emballais le peu d’affaires qui me restaient. Je ne savais pas où aller.

Il est lâche, Messieurs. Ne pouvant faire appel à son notaire et ses conseillers, il a eu recours à son fils pour m’éjecter : son ennemi déclaré. Ce fils qui, maintenant, en reprenant ses affaires, lui prendra tout ce qu’il a soigneusement accumulé.

J’avais cru que désormais il me prendrait en charge jusqu’à la fin de mes jours. Et voilà que, uniquement parce qu’il se sentait mal à l’aise avec le contrat que nous avions passé, il a préféré me mettre à la rue. C’est odieux, j’en conviens.

Quel échange, Messieurs ? Une diminution de ma peine, en échange de ce que vous appelez un aveu ? Quel aveu préférez-vous ? Pesez vos mots. Qu’est-ce un aveu ? Des paroles qui paraissent sincères ? Sortez, interrogez le premier venu : il vous paraîtra sincère. Interrogez tous les Français : tous vous sembleront sincères. Parlez-lui : il vous semblera sincère, lui aussi. D’ailleurs, vous oubliez une chose: je ne marchande pas, jamais. Et ce que vous m’offrez ne réduira pas ma peine.

Allez plutôt vous renseigner auprès de ses proches collaborateurs. Son fils les aura soudoyés ; vous les interrogerez, ils nieront, ils mentiront, en disant qu’il n’a jamais eu l’intention de se marier ; c’est leur métier. Ne vous y méprenez pas. Harcelez-les. Ne vous laissez pas obnubiler. Contrôlez leurs agendas, leurs dossiers, à moins qu’ils ne s’en soient déjà débarrassés. Surtout, laissez-leur faire le récit de ce qui s’est vraiment passé. Concentrez-vous sur les failles dans leurs raisonnements, les omissions, les incongruités.

Je ne le déprécie pas. Mais je trouve honteux qu’il se soit désisté de la sorte, Messieurs, en détruisant mes rêves.

Mais non, Messieurs, qu’y connaissez-vous, en amour ? Peu, je crains. Vous êtes Français, comme lui. Pour vous aussi, aimer se résume à prendre à autrui ce que vous semblez lui donner. Vous ne connaissez que deux mots en amour : donnant donnant ; tout est contrat chez vous. Je me suis souvent demandé comment votre peuple a pu tenir le coup si longtemps. J’ai ma petite réponse à moi, éclairante, Messieurs : même les damnés, jetés en enfer, vivent éternellement.

Je le plains. Et il est vrai que parfois j’enrage à l’idée des années précieuses qu’il m’a volées.

Que dites-vous ? Qu’il aurait appelé plusieurs fois des amis, en leur laissant un message ? Lui, utiliser mon portable pour envoyer un message de détresse ? À quels amis, Messieurs ? Il n’en a pas. Les hommes, les femmes, il ne les affectionne pas, il les chasse, il les traque, pour mieux les subjuguer et les utiliser. Il m’ignorait, il m’a blessée. Et quant à ma robe de mariée, je l’ai laissée dans son appartement. Ils l’auront sans doute volée. De plus, comme je vous l’ai déjà dit, mon portable, celui qu’il m’avait donné, c’est son fils qui l’a jeté par la fenêtre. Il s’est écrasé par terre ; je n’ai jamais pu l’utiliser depuis.

Vous m’irritez, Messieurs. Je ne vois pas en quoi ce sac plastique et mes couverts pourraient vous intéresser. Uniquement mes couteaux, dites-vous ? Et ce sac plastique ? À quoi bon ? On l’aura sûrement brûlé, dans une des déchèteries de la ville.

Ces documents aussi, je ne les ai plus. Vous me voyez désolée. Aurais-je dû garder ce qui me semble le comble de la méfiance? Il voulait me faire signer un contrat – et le seul contrat qu’il ait approuvé et signé, il a voulu s’en débarrasser.

Fouillez, fouillez dans toutes ses propriétés, c’est là que vous le trouverez. Il doit vivre dans un de ses immeubles, peut-être à quelques pas d’ici. Il s’y détend, il s’y repose. Il y passe ses jours à se morfondre dans une pièce froide, rectangulaire, sans lumière, trop étroite et silencieuse pour lui. Il est étendu sur le dos, comme il aimait le faire parfois, en fixant de ses yeux pâles le plafond, qui se referme sur lui comme un couvercle de fer et de pierre. C’est bien ainsi qu’il aimait se reposer. C’est là, dans cette pièce, qu’il nourrit sa rancœur. Il s’y exerce à ne plus jamais bouger. Il reporte à jamais ce qu’il avait convenu, promis. Il y médite sa lâcheté.

Non, j’en doute. Je ne crois pas qu’il ait une nouvelle amie. Oui, peut-être, je ne l’exclus pas. C’est un séducteur né. Mais il aura tôt fait de lui expliquer, à son amie, d’un ton gentil, mais décidé, qu’il préfère rompre, en lui reprochant qu’elle lui impose un amour qui l’envenime, le blesse, lui ‘tranche le cœur’ (et d’autres balivernes) et qu’elle ne rêve que d’une chose : comment, avec un malin plaisir, en savourant chacun de ses gestes, en faisant de chaque seconde une éternité, elle l’acculera, l’attaquera par surprise, lui tranchera la gorge, l’assommera, puis l’étouffera.

Cet homme, Messieurs, se réduit, quant à ses désirs, ses espoirs, ses déceptions, à son corps; il n’est que cela.

Il ne manque pas d’amour, mais de confiance. L’attitude qui consiste à faire don de soi, la seule attitude qui permette d’obtenir plus qu’on n’ose espérer, lui est inconnue. Il manque de chaleur humaine. L’amour vrai, sincère, risqué l’angoisse, il lui préfère l’amour radin et contrôlé. Il vit encore, mais en ce qui me concerne, il a cessé d’exister.

Partez, vite, partez, sortez, je vous en supplie. Cherchez-le. Il vous attend. Il doit être transi de froid. Cajolez-le, parlez-lui gentiment, aidez-le à se redresser; mais n’espérez pas qu’il vous en remerciera. Il m’a traitée d’une façon abjecte et déplorable ; c’est ainsi qu’il mourra.

Non, je ne prétends pas qu’il n’ait jamais aimé. Comment pourrais-je le savoir ? J’ai souffert pour lui ; on le fera souffrir pour moi. On se chargera de lui, Messieurs, et de son fils, et de tous ceux qui leur ressemblent. On fouillera toute la ville, on les dénichera. On les exterminera. Il le faut, pour vous, pour moi. Le monde s’en souviendra. Non, vous vous trompez. Il voulait que je l’aime, en échange de son argent ; et lorsque je me sentais prête à l’aimer, en dépit du peu d’argent qu’il était disposé à me laisser, il m’a lâchée. Il a commis, envers moi, une seule erreur, Messieurs, erreur majeure qu’il a déjà commise envers d’autres femmes et qu'il commettra, je le crains, jusqu'à la fin de sa vie : il ne m’aimait pas assez.


Mise à jour le 05 Mars 2012
 
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